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Linea Belga présente
CASSUS BELAR 377

AUTORIA

La Sélection Divine
Chapitre Premier
10
Scènes
12
Personnages
743
Univers
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Cité Impériale de Kamit
Neuf mois avant le Signal

Les Aurelias ne poussaient que là où quelqu'un était sincèrement heureux.

Kim le savait parce que c'était écrit sur le panneau à l'entrée du Jardin Suspendu — un panneau en cuivre martelé, poli par les doigts de milliers de nobles qui l'avaient effleuré en passant, et que Kim n'aurait jamais dû lire parce que Kim n'aurait jamais dû être là.

Le Jardin Suspendu était réservé à la noblesse de Kamit. Des terrasses de pierre blanche empilées jusqu'au ciel, couvertes de fleurs qui ne poussaient que dans l'Autoria résiduelle des puissants — des fleurs qui se nourrissaient littéralement de reconnaissance. L'air sentait le jasmin d'altitude et la pierre chaude. Un parfum que Kim n'avait jamais senti dans le District Bas, où l'air sentait la graisse de moteur et les conduites percées.

Kim était blanche. Kim était pauvre. Dans cet univers, les Noirs régnaient et les Blancs survivaient — relégués aux marges, tolérés à peine, méprisés souvent. Kim avait appris à marcher sans faire de bruit à six ans. À disparaître dans les angles morts de la cité à huit. À ne plus pleurer à dix.

Mais aujourd'hui, à dix-sept ans, cachée derrière un pilier du troisième niveau du Jardin, elle avait oublié tout ça. Parce qu'Asheem était là.

Le prince de Kamit. Héritier du trône le plus puissant de leur univers. Assis au bord de la fontaine centrale, pieds nus dans l'eau, un livre ouvert sur les genoux, les yeux perdus quelque part entre les pages et le ciel. Il ne ressemblait pas à un prince. Il ressemblait à quelqu'un qui avait besoin de silence.

Kim aurait dû partir. Chaque seconde dans le Jardin était un risque — une Blanche ici, c'était six mois de travaux forcés. Mais Asheem leva les yeux. Et au lieu du choc, au lieu de la colère, au lieu du « qu'est-ce qu'une Blanche fait dans mon jardin ? » — il dit :

Asheem
« Tu es venue pour les fleurs ou pour la fontaine ? »

Comme si elle avait le droit d'être là. Comme si c'était normal.

Kim
« Les fleurs. Je ne les ai jamais vues de près. »
Asheem
« Elles s'appellent des Aurelias. Elles ne poussent que là où quelqu'un est sincèrement heureux. »

Kim regarda les fleurs. Puis Asheem. Puis les fleurs. Son cœur battait si fort qu'elle était certaine que les gardes à l'étage au-dessous pouvaient l'entendre.

Kim
« Et toi ? Tu es sincèrement heureux ? »

Le prince sourit. Et ce sourire — ce sourire d'homme seul dans un jardin suspendu avec un livre et des fleurs impossibles — changea la vie de Kim pour toujours.

Asheem
« Je ne sais pas. Mais les fleurs poussent quand même. »
✦ ✦ ✦

Ils se revirent. Évidemment. En secret. Toujours en secret. Trois fois par semaine, le cœur battant, par le conduit de maintenance qui devint leur porte.

Il lui prêtait des livres — des vrais livres en papier, avec des couvertures brodées, des objets qui coûtaient plus que son appartement. Elle les lisait la nuit sous la lumière d'un écran cassé, et chaque mot était une fenêtre ouverte sur un monde qui n'avait pas été construit pour l'exclure. Comme un rêve qu'on refuse de quitter.

Il lui apprit les étoiles. Les noms des systèmes stellaires. L'histoire vraie des Cassus Belar — pas la version officielle, celle que les nobles se transmettaient entre eux, celle qui faisait peur.

Elle lui apprit le District Bas. Les rues sans nom. Les mères blanches qui enseignent à leurs filles à marcher sans faire de bruit.

Et quelque part entre les étoiles et les rues sans nom, entre les livres brodés et les écrans cassés — l'amour arriva. Pas comme un coup de foudre. Comme une marée. Lente, totale, certaine. Le genre d'amour qui fait mal parce qu'il est impossible et magnifique en même temps.

Asheem la demanda en fiançailles dans le Jardin. Leur jardin. Les Aurelias dansaient. Kim dit oui en pleurant — pas de tristesse. D'incrédulité. Comme si le monde avait décidé, pour une fois, d'être gentil avec elle.

Quarante-huit heures plus tard, l'Empire savait. Le prince fiancé à une Blanche du District Bas. Les nobles hurlèrent. Les médias explosèrent.

Quinze jours plus tard, le Conseil Impérial invoqua une Loi de Primus. Le sang royal ne se mélange pas. Mariage forcé. Asheem uni à une noble.

Kim effacée.

Le message d'Asheem arriva le soir même. Trois mots : « Ne fais pas ça. »

Kim le relut quatre-vingt-sept fois. Puis elle l'effaça. Puis elle alla voir Nina.

District 14, Frontière de Bellar
Trois mois avant le Signal

Le Césarius dura onze secondes.

Kael — Zéphyr, rang Prescas, quatorze Césarius gagnés — occupait le District 14 depuis huit mois. L'Empire le considérait comme une valeur sûre. Le genre d'homme qu'on envoie stabiliser un territoire sans s'inquiéter du résultat.

Navy se tenait en face de lui dans une rue qui sentait la ferraille brûlée et la pluie acide.

Un Césarius n'est pas un combat. C'est un conflit d'autorité — deux volontés, un territoire, et une seule question : qui impose sa loi sur ce fragment de réalité ? La force ne compte pas. La violence est rare. Ce qui compte, c'est la volonté. Et la volonté se mesure en renoncement.

L'aura césarienne de Kael frappa d'abord les spectateurs. Une gravité existentielle — le mot des analystes, mais aucun mot ne capture ce que c'est que de se tenir debout entre deux Zéphyrs qui mesurent leur autorité. Les civils reculèrent. Certains tombèrent à genoux.

La Pression de Kael occupait le district comme une marée.

Navy ne bougea pas.

Pas par courage. Par nature. La marée de Kael arriva — et se brisa. L'espace autour de Navy refusait de le contraindre. Les lois d'autorité glissaient sur lui comme l'eau sur l'huile. Ce n'était pas de la résistance. C'était de l'indifférence.

Kael sentit quelque chose qu'il n'avait jamais senti : le doute. Pas le sien. Celui du monde.

Onze secondes. Kael abandonna. Pas par faiblesse — par lucidité.

Navy traversa le District 14 sans un mot. L'Ororo impérial — ce dispositif de lecture de l'Autoria — afficha un message que les techniciens mirent quatre heures à comprendre :

RECONNAISSANCE NON QUANTIFIABLE. SIGNAL SYSTÉMIQUE.

Dans les archives impériales, un dossier fut ouvert. Première ligne : Zéra. Héritier oublié. Potentiel anormal.

Deuxième ligne : « Surveiller. »

✦ ✦ ✦

Ce que les archives ne mentionnaient pas, c'est qu'Aylis regardait.

Pas depuis le district. Depuis l'écran du Bastion Orion-7, à trois systèmes stellaires de là. La Valkyrie principale de l'Empire avait arrêté son entraînement pour regarder un Césarius mineur dans un district frontalier — un fait suffisamment inhabituel pour que son lieutenant l'ait noté dans son rapport.

Aylis avait souri. Pas un sourire de fierté. Un sourire de certitude. Le sourire de quelqu'un qui sait depuis longtemps ce que le monde vient à peine de découvrir.

Aylis
« Onze secondes. Il progresse. »
District Bas de Kamit — Bar « Le Dernier Compteur »
Jour du Signal

Kim poussait la porte du bar quand la mort apparut sur l'écran géant.

Le Dernier Compteur était le seul bar du District Bas qui retransmettait les archives du Cassus Belar. Pas parce que le propriétaire aimait le spectacle — parce que le spectacle payait. Les soirs de rediffusion, la salle était pleine à craquer. Noirs, Blancs, métis — le Cassus était le seul événement où la couleur de peau cessait de compter. Devant les Jeux, tout le monde était spectateur. Tout le monde était complice.

L'écran diffusait la finale du Cassus 376. Kim resta debout dans l'entrée et regarda.

Une planète de glace. Des survivants en haillons, le visage mangé par le givre, qui couraient dans un labyrinthe dont les murs se refermaient centimètre par centimètre. Les caméras sphériques captaient chaque souffle, chaque faux pas, chaque regard de bête traquée. En bas de l'écran, un bandeau défilait : les cotes. Les paris. Les noms des sponsors. Une publicité pour un fabricant d'armures passa entre deux plans de carnage — jingle enthousiaste, couleurs vives, sourire commercial.

Un homme en noir atteignit la balise d'extraction. Il s'effondra dessus. La lumière l'enveloppa. Le bar explosa en applaudissements. Des verres levés. Des cris. Un type au comptoir frappa la table en hurlant qu'il avait gagné son pari.

Sur l'écran, derrière la balise, une femme n'avait pas atteint la lumière à temps. Les murs se refermèrent. L'image coupa juste avant l'impact. Le bar ne réagit pas. Quelqu'un commanda une autre tournée.

Kim sentit ses mains trembler.

C'était ça, le Cassus Belar. Pas un tournoi. Pas une épreuve. Un jugement cosmique transformé en spectacle culturel — numéroté comme un gala de combat, retransmis comme une finale de coupe du monde, commenté comme un événement sportif, et regardé avec la même délectation morbide que les Romains regardaient le Colisée. Capoue et Rome réunis. Le sang et le divertissement mêlés dans une danse que trois cent soixante-seize éditions avaient rendue parfaitement naturelle.

Quatorze trillions de spectateurs à travers 743 univers. Des affiches holographiques de soixante mètres. Des bandes-annonces montées avec des ralentis sur les morts les plus spectaculaires. Des talk-shows où des analystes en costume décortiquaient les profils des futurs sélectionnés avec le sérieux de commentateurs sportifs et la froideur de légistes.

L'audience n'était pas passive. L'audience était complice. Chaque don envoyé pendant les Jeux — nourriture, armes, médicaments, pièges — portait le logo d'un sponsor. Le commerce et le sang. L'horreur et la fête. La mort en haute définition.

Kim avait le choix. Détourner les yeux et garder l'illusion que le Cassus était juste un mot. Ou regarder. Savoir exactement ce dans quoi elle s'engageait.

Elle regarda.

Les rediffusions durèrent trois heures. Kim ne bougea pas. Elle vit des gens mourir en courant. Elle vit des gens mourir en se battant. Elle vit un garçon de son âge s'effondrer à genoux parce qu'un Vanthari de la race Phobos avait dévoré sa volonté — et le garçon resta là, immobile, les yeux vides, incapable de vouloir quoi que ce soit, pendant que les murs se refermaient.

Elle vit les sponsors envoyer des armes aux favoris du public. Elle vit les cotes changer en temps réel. Elle vit les commentateurs rire.

Quand les rediffusions s'arrêtèrent, Kim sortit du bar. L'air du District Bas sentait la friture et l'ozone. Le ciel était normal. Les gens marchaient. Le monde continuait comme si personne n'était mort.

Nina l'attendait dehors. Son sac de voyage à l'épaule. Prêt depuis des semaines.

Nina
« Tu as vu ? »
Kim
« J'ai vu. »
Nina
« Et ? »

Kim pensa aux Aurelias. Au sourire d'Asheem. Aux trois mots qu'elle avait effacés. Au garçon à genoux dont la volonté avait été dévorée.

Kim
« Si Primus est Loi, alors je vais me tenir devant la Loi et lui demander pourquoi elle brise les gens qui s'aiment. »

Le ciel changea de couleur.

Le signal traversa chaque réalité connue au même instant — pas un message, pas une onde, une certitude — et les mots apparurent dans le ciel de 743 univers :

CASSUS BELAR 377 — LA SÉLECTION DIVINE EST OUVERTE.

Dans le bar derrière elles, les clients hurlèrent de joie.

Bastion Orion-7 — Quartiers de la Valkyrie
Même instant

Navy se réveilla avec le goût d'Aylis sur les lèvres.

La lumière du matin filtrait à travers les stores de sa chambre. La chambre de la Valkyrie principale de l'Empire — un endroit où un Zéra comme lui n'avait théoriquement pas le droit de respirer. Mais Aylis avait décidé qu'il dormirait là. Et quand Aylis décidait quelque chose, le théorique se taisait.

Elle était assise au bord du lit. Ses cheveux encore libres. Sa tenue blanche bordée d'or posée à côté d'elle, pas encore enfilée — ces rares minutes de la journée où elle ressemblait moins à une Valkyrie et plus à la femme qu'il aimait. La lumière tombait sur sa peau métisse comme si le soleil l'avait choisie personnellement.

Navy s'approcha. Passa ses bras autour d'elle par-derrière. Elle ne résista pas. Elle ne résistait jamais — pas par faiblesse, par choix. Aylis savait exactement quand elle avait besoin d'être tenue. Ce matin, elle avait besoin d'être tenue.

L'air sentait l'ozone recyclé du Bastion et, sous l'ozone, le parfum d'Aylis — fleurs d'Olympia, cette fragrance que seules les Valkyries portaient. Guerre et beauté. L'odeur d'Aylis résumée en deux mots.

Navy
« Tu n'as pas dormi. »
Aylis
« Non. »
Navy
« Qu'est-ce que tu sais que je ne sais pas ? »

Elle tourna la tête. Ses yeux dorés. Les yeux les plus intelligents que Navy ait jamais vus — des yeux qui ne regardaient pas, qui comprenaient. On l'appelait La Raison. Pas parce qu'elle était raisonnable — parce que quiconque la défiait finissait par admettre qu'elle avait raison. Toujours. Sans exception.

Valkyrie principale. Sommet absolu des mortels. Mentor de Navy — celle qui lui avait appris à tenir un Pas Divin pendant plus de trois secondes, cette technique de vitesse instantanée que seuls les Zéphyrs de rang Lexa maîtrisaient. Amante de Navy — pas un secret, une évidence. Le genre d'évidence que personne ne commentait parce que commenter la relation entre la plus grande guerrière de l'Empire et un Zéra, c'était risquer d'attirer l'attention d'Aylis. Et personne ne voulait ça.

Aylis
« Ils ne sélectionnent pas les plus forts, Navy. Ils sélectionnent ceux dont Primus a besoin. »

Avant qu'il ne puisse répondre, le ciel changea de couleur.

Le signal frappa le Bastion comme un coup de vent. L'hologramme central projeta le sceau de Primus. Les soldats couraient. Les commandants aboyaient. Les Zéphyrs restaient immobiles.

Navy et Aylis se regardèrent. Pas besoin de mots. L'amour entre eux n'avait jamais été dit — il n'avait jamais eu besoin de l'être.

Aylis
« Soigne ta sortie, Navy. »
Navy
« Pourquoi tu dis toujours ça ? »
Aylis
« Parce qu'un jour tu comprendras. »

Elle l'embrassa. Et le silence qui suivit n'avait plus besoin de mots.

✦ ✦ ✦

Ce qu'Aylis ne dit pas — ce qu'elle ne dirait jamais, pas à Navy, pas à quiconque — c'est qu'elle savait exactement comment cette histoire se terminait. Son Imperus Dota — Fulmen Ultima, « la foudre ne frappe qu'une seule fois » — ne pouvait être utilisé que deux fois. Elle avait déjà utilisé la première pour protéger Navy, un an plus tôt, dans un combat que les archives avaient classifié.

La seconde utilisation la tuerait.

Les Aurelias poussent là où quelqu'un est sincèrement heureux. Dans la chambre d'Aylis, aucune fleur ne poussait. Pas parce qu'elle n'était pas heureuse. Parce que le bonheur d'Aylis avait une date d'expiration — et elle était la seule à le savoir.

Bastion Orion-7 — Corridor Principal
Quinze minutes plus tard

Noro arriva, et le Bastion se soumit.

Les soldats s'écartèrent. Les commandants baissèrent les yeux. Les Zéphyrs en état Dominus reculèrent d'un pas — un réflexe ancré dans la biologie de tout ce qui respire. La Pression Césarienne de Noro n'était pas un pouvoir. C'était un état. Il l'habitait comme on habite son propre corps — sans y penser, sans le vouloir, sans pouvoir l'arrêter.

Noro
« Que tout ce qui existe se soumette en entendant mon nom. »

Autoria Fracta. « Noro ».

L'Anomalie.

Le monde ne pouvait pas le contenir. C'est ce que l'Ororo avait affiché. Rang V. Reconnaissance non quantifiable. Noro ne brisait pas les lois — il les rendait inutiles. Le concept même d'autorité n'avait pas de prise sur ce qu'il était.

✦ ✦ ✦

C'est à ce moment-là que le Bastion faillit mourir.

Le signal de Primus avait déstabilisé les systèmes de confinement du secteur Gamma — la section où l'Empire stockait les fragments de Vanthari capturés lors des Black Césarius. Des éclats de terreur pure, enfermés dans des cuves magnétiques, qui servaient de matériau d'étude aux scientifiques impériaux.

La cuve sept explosa.

Un fragment de Phobos — la race qui dévore la volonté — se libéra dans le corridor principal. Pas une entité complète. Un éclat. Mais un éclat de Phobos suffisait. Les soldats les plus proches s'effondrèrent. Pas de blessure. Pas de sang. Juste le vide soudain dans leurs yeux — la volonté arrachée comme on arrache une page d'un livre. Ils restèrent debout, intacts, incapables de vouloir quoi que ce soit.

L'alerte retentit. Les Zéphyrs de garde activèrent leur Pas Divin pour évacuer. Les commandants hurlèrent des protocoles de confinement. Le fragment de Phobos flottait dans le corridor, pulsant d'une terreur si ancienne qu'elle précédait le langage.

Noro ne s'arrêta pas. Ne ralentit pas. Ne regarda même pas.

Il continua de marcher.

Le fragment de Phobos dériva dans sa direction — attiré par la concentration d'Autoria la plus dense du Bastion. Il toucha le champ de Pression Césarienne de Noro.

Et cessa d'exister.

Pas détruit. Pas repoussé. Pas contenu. Cessé d'exister. Le fragment avait rencontré quelque chose qui ne pouvait pas avoir peur — non pas par courage mais par nature. Noro ne résistait pas à la terreur de Phobos. La terreur de Phobos ne s'appliquait pas à Noro. Et face à une réalité qui refusait de le reconnaître, le fragment avait simplement arrêté d'être réel.

Le corridor retrouva son silence. Les soldats à terre restèrent vidés — leur volonté ne reviendrait pas. Noro ne les regarda pas. Il continua de marcher vers la terrasse d'observation.

Dans la salle de contrôle, un technicien fixa son écran et murmura :

Technicien
« Il ne l'a même pas vu. »
Terrasse d'observation — Bastion Orion-7
Le Triangle

Noro trouva Aylis sur la terrasse. Navy était là.

L'Anomalie regarda La Raison. Et il ne cacha rien — parce que Noro ne cachait jamais rien. Cacher, c'est admettre que quelqu'un a le pouvoir de juger ce que vous ressentez. Personne n'avait ce pouvoir sur Noro.

De l'amour.

L'homme le plus puissant de la fiction aimait une femme. Pas comme une faiblesse qu'on dissimule. Pas comme ces personnages qui rougissent et détournent le regard parce que le sentiment leur fait peur. Noro aimait Aylis avec la même certitude totale qui faisait trembler les galaxies quand il prononçait son nom. Il n'avait pas peur d'aimer. Il n'avait peur de rien. Et c'est précisément ce qui rendait son amour si dévastateur — parce qu'il était total, irrévocable, et aussi naturel que sa puissance.

Navy vit. Navy savait. Et Navy resta.

Deux hommes amoureux de la même femme. L'un avec la dévotion de celui qui se promet de mériter. L'autre avec la certitude de celui qui n'a jamais eu besoin de prouver.

Noro
« Le Cassus 377. »
Aylis
« Oui. »

Elle les regarda. Tous les deux. L'un après l'autre. Lentement. Comme si elle mesurait quelque chose qu'eux ne pouvaient pas voir.

Aylis
« Celui qui gagne les Jeux de cette année obtiendra mon cœur. »

Silence.

Pas un silence vide. Un silence plein — le genre qui contient un changement d'état. Comme un système stellaire qui bascule.

Navy
« Aylis… »
Aylis
« C'est ma décision. Pas un caprice. Pas une promesse en l'air. La Raison a parlé. Celui qui survit aux douze Jeux, celui qui se tient debout devant Primus — celui-là méritera ce que je suis. »

Noro fit quelque chose que Navy ne lui avait jamais vu faire. Il sourit. Pas un sourire de prédateur. Pas un sourire de conquérant. Le sourire d'un homme amoureux qui vient de recevoir une raison de plus d'être invincible.

Noro
« Alors on va voir qui mérite La Raison. »
Navy
« Je serai là. »
Noro
« Je sais. »

Deux rivaux. Un amour. Douze planètes pour le trancher.

Et au loin, dans le corridor, les soldats vidés par le fragment de Phobos furent évacués sur des civières. Noro ne se retourna pas. Il ne les avait jamais vus.

Victoria — Le Royaume du Seuil
L'au-delà

Mourir à Victoria ne ressemblait à rien.

Pas de lumière au bout du tunnel. Pas de jugement. Pas de paix. Juste un basculement — comme passer d'une pièce à une autre en fermant les yeux. Sauf que la pièce suivante n'avait pas de murs, pas de sol, pas de plafond. Juste la mémoire. La mémoire de ce que vous aviez été, rejouée en boucle, pas comme un film mais comme un bruit de fond — le genre de bruit qu'on ne peut pas éteindre, qu'on ne peut pas augmenter, qui est juste là, pour toujours, sans raison.

Les Échos de Victoria erraient dans ce non-lieu. Des Zéphyrs morts prenant l'apparence de vivants, fragments de combattants tombés lors d'anciens Cassus. Ils ne vivaient pas pour eux-mêmes. Ils vivaient pour rappeler au monde ce qu'il fut.

Minor régnait ici. Le Souverain du Passage. Il ne jugeait pas la vie — il jugeait sa cohérence. Il autorisait la persistance quand le monde avait encore besoin de résonance.

✦ ✦ ✦

Et sous Minor, sous les Échos, sous la mémoire elle-même — dans un sanctuaire scellé par Primus au commencement du monde — Valkaar attendait.

L'Unique.

Ses quatre fils — les Vanthari primordiaux. Phobos, qui dévore la volonté. Deimos, qui paralyse l'action. Abyssos, qui dissout le sens. Moros, qui impose la certitude de la fin. Prédateurs cosmiques nés avant les dieux, soumis par Primus — pas vaincus, soumis. Ils existaient encore. Enchaînés. Et leurs descendants hantaient le multivers comme des échos de cauchemar.

Ses deux filles.

Cassandre. Reine du Mal. Contenue non pas dans un lieu mais par l'existence même de Primus. Tant que la Loi vivait, Cassandre restait enchaînée. Elle assistait à chaque Cassus depuis les Enfers de Nemesis. Elle attendait. Parce que les Cassus avaient une propriété que même Primus ne contrôlait pas : ils testaient les lois. Et si les lois se brisaient assez fort, assez longtemps — Cassandre pourrait sortir.

Et Yui.

Yui était plus douce que la lune elle-même. Ténébreuse et délicate comme un reflet dans l'eau noire d'un lac immobile. Une voix qui ressemblait à une berceuse — pas celle qu'on chante aux enfants, celle qu'on chante aux mourants pour qu'ils cessent d'avoir peur. Des yeux qui ne menaçaient jamais, qui ne jugeaient jamais, qui ne demandaient rien. La Destruction Pure n'avait pas besoin de faire peur. Elle avait juste besoin d'être là.

Quand Yui souriait — ce sourire de fleur qui éclot dans la neige — les Échos autour d'elle s'arrêtaient. Pas de terreur. D'émerveillement. Parce que quelque chose d'aussi doux ne devrait pas pouvoir détruire un monde. Et pourtant.

Le signal de Primus traversa Victoria. Yui ferma les yeux. Elle fredonna. Une mélodie si douce que les Échos pleurèrent.

Valkaar ouvrit les yeux.

Quelque part dans un futur qu'Ozarion avait déjà calculé, Primus mourrait. Et quand Primus mourrait, les chaînes tomberaient. Toutes.

Mais pas aujourd'hui.

Aujourd'hui, le compteur apparut dans le ciel de chaque univers.

743 Univers
Sept jours

Sept jours avant que les sélectionnés ne soient transportés vers la première planète. Sept jours avant que la mort ne devienne une probabilité et la gloire une possibilité.

Dans le District Bas de Kamit, Kim regardait le ciel avec des yeux secs. Nina ajustait les sangles de son sac. Dans le bar derrière elles, les clients commandaient des tournées en scandant le numéro de l'édition. Trois. Sept. Sept. Trois. Sept. Sept. Comme un chant de guerre joyeux.

Dans le Bastion Orion-7, Navy tenait la main d'Aylis dans le silence de la terrasse. Noro était déjà parti — il n'avait pas dit au revoir parce que Noro ne disait jamais au revoir. Bolt, quelque part dans le Bastion, affinait sa vitesse en silence.

Dans la Forteresse de Ténébris, Héna Okou leva son sabre à la lumière. La lame refléta le sceau de Primus. À sa gauche, Téna. À sa droite, Réna. Trois lames. Un seul serment.

Quelque part entre les pôles du monde, Lana marchait trois pas devant Arès. La Paix devant. Le Conflit derrière. Et entre eux, le monde qui tient.

Dans Victoria, Yui fredonnait.

Et au-dessus de tout, au-delà de tout, Primus existait. Silencieux. Patient. Éternel.

PRIMUS EST LOI. Et la Loi exige le sang.
✦ ✦ ✦

FIN DU CHAPITRE PREMIER

AUTORIA — Linea Belga
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